Mali : intrigue au pays Dogon

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Mopti Pinasses le long du fleuve Niger au Mali.

Il pleuvait à Mopti lorsque je descendis de l’avion, sur le tarmac de l’aéroport international d’Ambodédjio. Je me dirigeais vers le bureau des formalités, afin de recevoir le tampon sur mon visa puis sur mon passeport. 

Mopti , ville fluviale le long du Niger, Djoliba comme on le nomme ici, accueillant une multitude de pirogues nommées Pinasses pratiquant l’import-export de toutes marchandises.

Face au fleuve, je relisais les livres de Marcel Griaule, Germaine Dieterlaine, Jean Rouch, René Caillié afin d’étudier avec rigueur et précision, les rites, coutumes, traditions, mais surtout l’histoire des Dogons, nommés ici au Mali, Dogono en Bambara.

La cosmogonie Dogon étant très complexe, je m’assoupissais peu à peu, au fil des pages sous le regard amusé de mes hôtes.

La nuit tombante, dictée par les prières du coucher de soleil, les Pinasses se faufilaient dans les méandres du fleuve, dans le silence, puis l’appel à la prière du Muezzin de la mosquée du quartier Komoguel.

Je partais à l’aube, dans la région des falaises de Bandiagara, en direction de Sangha.

Après quelques pannes de voiture et d’aspiration de carburant, nous arrivâmes là ou s’était séjourné Marcel Griaule afin d’écrire son premier livre « Dieu d’eau. »

Deux Dogons, leurs bonnets de formes coniques à pompons, attendaient dans une 2cv fourgonnette orange, marquée taxi, afin de me conduire à mon hôtel.

Le lendemain, je me réveillais au son du cri du coq, au lever du soleil, quand soudain quelqu’un frappa à la porte de ma chambre.

« Sewo Sewo le café est prêt, vous avez de la visite Monsieur Toubab !!! on vous attend ».

« Qui ? »  « Le Hogon et le Devin » « ah bon ? »

Stupéfaction, en effet ils étaient là à m’attendre « Sewo Sewo Oumana Sewo » palabres interminables en serrant les mains, puis les pouces, en se courbant légèrement, selon la tradition.

« Que se passe-t-il ? » « Buvez votre café puis on y va, on a besoin de vous. »

Nous partîmes déambuler, dans les ruelles entre maisons et greniers, afin de rejoindre la demeure du Hogon. « Mais que se passe-t-il ici répliquais-je ? »

« Voilà, nous vous demandons de mener une enquête dans le village de Sangha, suite à un vol de masque sacré un Kanaga, puis d’une porte de grenier appartenant à la maison du Hogon, il n’y a que vous qui puissiez le faire, car vous êtes étranger donc neutre à cette histoire, qui s’est déroulée avant votre arrivée. »

Je tombais par terre, quelle responsabilité, mais qui avait pu commettre un tel sacrilège ? J’étais venu en tant que reporter, me voilà à présent transformé en commissaire de police. J’acceptais le défi.

Sangha devant les falaises de Bandiagara au Mali.

 

Cela ne me serait pas facile, il me fallait un interprète de confiance, des preuves, des témoignages, des indices. Il me vint une idée. À l’école on y apprend le Français, je demandais donc à des enfants qui était l’enseignant, on me dit : « Mr Djiguiba ».

Djiguiba arriva avec sa belle chemise blanche, bien repassée. Je le saluais en langue Dogon, il me répondit dans ma langue.

Il acceptait sans aucune hésitation ma requête, de plus il m’invita à séjourner chez lui, je ne pouvais refuser ce privilège.

Devant le thé puis la bière de Mil, il me suppliait de bien vouloir régler cette affaire au plus vite, que je pouvais vivre chez lui comme un membre de la famille, mais en retour d’en faire une affaire d’état, de détournement de patrimoine.

Je me mis au travail au cri du Coq.

Tout en partant vers les champs d’oignons cultivés par les femmes, accompagné par Djiguiba suivit de très près par une multitude d’enfants, je relisais en marchant, un passage du livre de Griaule, tout à coup je m’exclamais à haute voix « mais oui bien sur Yourougou le renard. »

Un silence s’imposa dans le champ d’oignons, Djiguiba tétanisé me fixait du regard m’expliquant qu’il ne fallait pas citer son nom, n’importe quand, n’importe comment.

Après des excuses auprès des populations, j’apprenais donc qui était Yourougou.

« Le renard pâle » pratiquant le désordre dans la genèse, les mythes de l’histoire, de la création de l’ethnie Dogon, personnage symbolique emblématique, ambiguë, sacré, comme le dieu serpent : Lébé du Ouagadou.

Je venais de faire à mon tour un blasphème, du coup il fallait se rendre de suite chez le Devin. Hasard ou coïncidences, il fallait d’ailleurs que je rencontre ce personnage incontournable pour mon enquête, ainsi que le tisserand, le griot, le marabout, le guérisseur puis le forgeron.

Du haut de la falaise, une vaste étendue de sable dominait l’horizon, on pouvait y voir planter des petits bouts de bois ornés de coquillages, de minuscules cailloux autour, puis des dessins fait aux doigts, ornaient d’étranges symboles et signes cabalistiques.

Le vieil homme apparu tout de noir vêtu, un bonnet à pompons coniques, une longue barbe, un regard perçant qui me fixait les pupilles.

Palabres et salutations respectables, il se mit au travail en silence après m’avoir demandé ce que je voulais savoir. » Le renard viendra déposer ses pattes ici cette nuit, ce n’est que demain que nous pourrons répondre avec votre question, répondis Djiguiba. »

Devant la maison du Hogon .

 

Le lendemain à l’aube, c’est seul que je revenais voir le Devin, afin de connaitre la réponse à ma question suivante : « qui a volé le masque et la porte ? »

L’homme déjà présent sur place, était en train de décrypter les traces de Yourougou, il murmurait des mots dans un étrange dialecte, différent de sa langue, le Sigui.

La langue secrète des Dogons, j’avais lu un passage dans le livre de G. Dieterlaine à propos de cette langue, la société secrète des masques, il n’y a que les initiés qui la pratiquent.

L’homme m’interpella plus tard, dans un français approximatif, le regard très inquiet, il me dit qu’il fallait que je me rende à Kidal, qu’il fallait que je reste plus que très prudent.

Je devais m’y rendre, mauvaise nouvelle, à la vue des événements actuels de révoltes, rebellions en tous genres, effectuées par des groupes membres de l’Aqmi puis de l’EI au nord du Mali, qui réclame l’indépendance de la région, sous le nom d’Azawad, dans le triangle Kidal, Gao, Tombouctou.

Camion dépanneuse pas facile à garer .

 

Je partis à l’aube, seul, au volant d’un vieux camion dépanneuse. J’étais nerveux.

Sur la route, je prenais en stop un chauffeur de camion en panne avec ses jerricanes. Stupéfait de voir un Toubab  au volant d’une dépanneuse.

A la frontière inter- régions n°5 et 6 contrôlée par l’armée du pays, accompagné des militaires français, opération Barkhane, ma visite fut interrompue manu militari.

Terminus tout le monde descend, mais la providence était avec moi, un chauffeur de bus arrivant de Sangha, en contrôle des douanes, me reconnut il expliqua en Bambara qui j’étais, d’où je venais.

Un lieutenant des forces françaises m’interrogea, me traitant de tête brûlée, m’expliqua qu’il avait rencontré des touristes chinois, à la recherche d’œuvres d’arts à Tombouctou, en partance pour Djenné.

Djenné au petit matin .

 

Je partais donc sur le champ comme un légionnaire au combat.

Arrivée tardive à Djenné, pas compliqué de retrouver des Chinois au Mali. En allant dîner, j’aperçu un superbe 4×4, près d’un hôtel, chargé comme un mulet, plus je m’approchais, plus je distinguais des formes, sous la bâche de protection, je fis mine de ne rien voir, je prenais une chambre dans le même lieu.

A la terrasse du restaurant les chinois négociaient les prix des marchandises avec un malien. J’écoutais attentivement la discussion. Ils étaient les responsables. A présent ils étaient fait comme des rats. Il fallait que je cogite un plan d’action pour les stopper, la nuit portant conseil, je réfléchissais en m’endormant.

Au lever du soleil, à la première prière, après un bon café, je fonçais tout droit au bureau de police de Djenné où un officier me reçu, écouta mon témoignage, nous partîmes ensemble, vers le véhicule afin de constater qu’en soulevant la bâche, les objets étaient bien là. Un lieutenant de Police cette fois-ci, pris en charge l’enquête, en arrêtant les touristes chinois et leur complice local.

Ils furent raccompagnés à l’aéroport de Bamako, puis extrader, après avoir payé une amende au tribunal, avec une interdiction de séjourner au Mali.

Je revenais à Sangha avec les bonnes nouvelles, je fus récompensé par les habitants, par l’intermédiaire d’une cérémonie en mon honneur, par la suite les objets furent restitués par le ministère de la culture et du patrimoine qui les avaient saisies durant l’enquête.

masques de cérémonies dogons.

Post scriptum.

J’ai vécue à ma grande surprise cette intrigue imprévue du voyageur. Pourquoi m’avoir choisi comme interlocuteur ? M’avoir fait confiance ? C’est le mystère Dogon, la magie de l’Afrique.

Malheureusement ces genres d’histoires ne finissent pas toujours comme la mienne. Beaucoup d’objets du patrimoine sont vendus, au plus offrant, dans toute l’Afrique, pour des raisons diverses, problèmes financiers, famine, survie, au grand détriment des populations, qui voient leurs biens, leur passé, leurs histoires, disparaître afin de se retrouver à jamais, dans des galeries, musées, ou collections privées, marchands d’arts, si loin du continent.

D’autre part, je déconseille vivement un voyage dans le pays actuellement sous tension, à moins de vraiment bien connaître ce type de voyage et ce pays, ou bien en ayant des contacts fiables.

En revanche, le Mali reste un pays que j’affectionne particulièrement, pour son authenticité, son hospitalité, mais surtout le grand courage de sa population face aux événements actuels. Je vous suggère à ce propos, de regarder le film Timbuktu du réalisateur Abderrahmane Sissako un chef d’œuvre.

 

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