En Ethiopie, la ville d’Harar entre Rimbaud et Monfreid

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Le poète français Arthur Rimbaud a vécu ses dernières années à Harar, dans l’Est de l’Ethiopie. Que reste-t-il de lui dans cette cité musulmane ? Rien, sinon qu’une demeure musée.

Nous sommes à Harar, une ville millénaire classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, à 500 kilomètres à l’est de la capitale éthiopienne Addis Abeba. Le jeune Rimbaud est arrivé en décembre 1880, à 26 ans, dans cette cité musulmane alors sous tutelle égyptienne. Il avait abandonné la poésie pour se consacrer aux voyages au négoce au Moyen-Orient et en Afrique. À l’époque, Harar était une cité glorieuse, carrefour commercial entre la péninsule arabique et le reste du royaume d’Abyssinie où l’on vendait du café, de l’encens, du musc, des peaux de bêtes.

Rimbaud, contrebandier

Pour se rendre dans cette demeure, où le poète n’a jamais vécu, il faut traverser des ruelles étroites aux murs fixés par de la boue et peints de blanc, de bleu, de jaune et de vert, qui font la spécificité de la vieille ville de Harar. Mais les Harari d’aujourd’hui se souviennent surtout du Rimbaud contrebandier qui a vendu des armes au roi du Choa Ménélik, futur empereur d’Ethiopie, qui a pris la ville de Harar en janvier 1887. « Les seuls Harari qui savent de qui on parle n’en ont pas une très bonne image. Ils ne gardent en mémoire que la légende noire : le trafic d’armes, les rumeurs sur ses mœurs légères et les accusations d’espionnage. »  D’après le conservateur, il était devenu un vrai Harari qui s’entendait très bien avec les habitants, parlait Arabe, Oromo, Amharique et avait quelques notions de la langue locale Harari. Le poète désirait découvrir « les effets excitants » du khat – prononcé tchat en Ethiopien  qui se consommait déjà beaucoup à Harar à la fin du XIXe siècle.
À l’époque de Rimbaud, Harar était considérée comme la quatrième ville sainte de l’Islam après La Mecque, Médine et Jérusalem. C’était un centre spirituel d’enseignement Soufi. Arthur Rimbaud y aurait trouvé « une certaine tranquillité, une paix intérieure ». Les épaisses murailles de la vieille cité éthiopienne d’Harar n’ont pu empêcher le monde moderne de s’y engouffrer, mais les traditions historiques, culturelles et religieuses uniques de ce lieu saint de l’Islam y sont toujours bien vivantes. – Nourrir les hyènes aux portes de la ville reste un spectacle hallucinant. Harar a passé un étrange pacte avec les hyènes qui terrorisent le reste de l’Ethiopie. Entre chien et loup, les bêtes féroces dévorent l’aja, un ragoût préparé par les habitants de la citadelle oubliée.

 

Harar

 

Harar et ses 99 mosquées

L’Harar d’aujourd’hui est un savant mélange d’ancien et de moderne, où la piété religieuse et les coutumes fortement ancrées n’empêchent pas l’omniprésence des téléphones portables, des ordinateurs et des antennes satellitaires. Les plus fidèles témoins de cette époque mouvementée sont les hautes murailles, en parfait état de conservation, qui entourent la ville. Aujourd’hui encore, les six portes ferment à la tombée de la nuit. Elles portent les noms de Choa, Sanga, Erer, Buda et Fallana. La plus populeuse est assurément celle de Choa, par laquelle nous venons de plonger dans ce dédale de passages étroits, un labyrinthe qui vous donne l’illusion d’être au cœur d’une seule et même habitation divisée en centaines de petites pièces reliées par de minuscules boyaux. Trente-trois mille âmes vivent aujourd’hui dans les murs de cette cité oubliée du temps. On dénombre à Harar pas moins de 99 mosquées, dont la plupart sont de petites constructions d’un étage surmontées d’un fin minaret. Depuis la fin du XIXe siècle, les minorités copte et catholique disposent respectivement d’un temple orthodoxe et d’une modeste église à peu près déserte.
Harar reste aujourd’hui une ville bruyante et commerçante. Elle ressemble presque à un seul et grand marché, où les différents métiers seraient regroupés par quartiers : les ateliers des forgerons dans les ruelles proches de la porte de Buda, les tailleurs à deux pas du marché central, dans une rue que les gens du cru appellent makina guirguir à cause du bruit des vieilles machines à coudre. Au marché Madde Dudú, sur les terrasses qui dominent les étals des bouchers, Vautours et Milans attendent patiemment la fin de la journée pour descendre se gaver d’abats. Des femmes Somali, Amharas et Oromos étalent leurs marchandises (bois de chauffe, charbon) sur le sol. Devant le moulin, une file de clients attend de faire moudre son blé .Il n’est pas rare, dans cette ville aux allures de labyrinthe, que les gens invitent le visiteur à boire un verre de thé, de café ou à fumer une pipe à eau.

« Entre 1880 et 1890, la Corne de l’Afrique bruisse des rumeurs de trafic d’armes d’Arthur Rimbaud qui sillonne la région entre Aden, Harar et la province du Choa en Éthiopie.
Son souvenir est mis en scène dans Les Éthiopiques d’Hugo Pratt : Corto Maltese, dans ses pérégrinations africaines, ressemble à un écho lointain du poète-aventurier. »

Henri de Monfreid arrive à son tour à 32 ans dans la zone, en 1911

Installé à Djibouti, il achète un boutre baptisé Fath-el-Rahman et se lance dans la navigation sur la mer Rouge, qu’il finit par connaître par cœur : ses connaissances seront sollicitées par les autorités coloniales françaises pendant la Grande Guerre, faisant de l’écrivain un agent occasionnel de renseignement.

Monfreid sera donc flibustier. D’abord, il veut explorer l’Abyssinie, sur les traces de Rimbaud . Il apprend l’Arabe, se coiffe d’un turban. « Les hautes falaises de basalte qui défendent ce mystérieux pays Dankali, inexploré et peuplé de tribus rebelles » l’attirent. Il part de Djibouti pour l’AbyssinieFathouma, sa belle « négresse », meurt. Henry de Monfreid repart pour Djibouti. Il construit un boutre, une sorte de petit voilier utilisé par les pêcheurs de perles de la mer Rouge, engage des marins, et entame une carrière de « loup de mer ». Pendant plusieurs mois, il va écumer cette mer à la recherche de « ce gravier merveilleux » que sont les perles huîtrières.

Après les perles, d’autres trafics. Les armes. Le Haschich qu’il va acheter en Grèce pour le revendre en Égypte et Djibouti. Jusqu’au milieu des années vingt, Monfreid écoule douze tonnes de Haschich à la barbe des Anglais. Son voyage de noces avec Armgart lui sert même de… couverture pour cette activité de contrebande. Le père Teilhard de Chardin, croisé à bord d’un navire en 1926, le « confesse ». Les deux hommes parlent des origines du monde et de Dieu. Ils deviennent amis. Et feront même des fouilles archéologiques ensemble en Éthiopie.

Joseph Kessel, qui rencontre lui aussi Monfreid, est subjugué par la vie de ce flibustier. Il lui suggère d’écrire. En 1931, Henry de Monfreid publie son premier livre « Les secrets de la mer Rouge » ; livre qui rencontre un vif succès. Deux ans plus tard, il écrit « Vers les terres hostiles de l’Éthiopie ». Monfreid y dénonce les visées de l’empereur d’Ethiopie, Hailé Sélassié, sur Djibouti et le Yémen. Hailé Sélassié tentera lui-même d’éliminer le Français, en l’empoisonnant lors d’une audience. Monfreid vomit le café empoisonné, et sera sauvé. Mais  sera expulsé d’Éthiopie.

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